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Page 6 sur 11 Vendredi 14 avril – Jour 5 : La piste des cols Quelques semaines en arrière, penchés sur la carte et sur le guide 4x4 Gandini, nous rêvions déjà de ce bout de tronçon qui promet d’être fabuleux : soixante-dix kilomètres de piste très peu fréquentée, des cols à la chaîne entre 2500 et 3000 mètres, une descente mythique de 1000 mètres de dénivelé en fin de parcours… Excités par cette perspective, revigorés par la journée tranquille de la veille, et un peu soucieux d’éviter d’être encore perchés sur un col à 2900 à la tombée de la nuit, nous mettons le réveil à 6h30 ! A 8h nous sommes sur la route, non sans avoir dégusté une omelette berbère au petit déj’ – découverte culinaire du jour, mariage original de la salade marocaine et des œufs brouillés. En guise d’échauffement avant l’ascension, nous abattons les vingt kilomètres de route qui nous séparent du village de Bou Zemou, plein sud d’Imlichil, avec un vent de face carabiné, ça commence bien. Arrivés au bourg, virage plein ouest, petites hésitations pour trouver la piste au début mais très vite nous remettons nos vélos dans la trace, et les choses sérieuses peuvent commencer. En moins de dix kilomètres, nous devons atteindre Tizi n’Igui, le premier du palmarès, 2980 mètres. Un bon 10% continu, sur un terrain plutôt indulgent, ni graviers glissants, ni glaise collante, juste quelques passages techniques où il faut un bon coup de pédale pour ne pas poser pied à terre, sinon on ne redémarre pas… 
Dans l’ascension, nous laissons derrière nous un panorama époustouflant, exclusivement minéral, des plis, des vagues, des plateaux, noyés dans une brume grisonnante. L’altitude ça grise, nous baignons dans le bonheur. Mais arrivés au col, un sacré vent de travers nous attend, et la pause qui s’impose devant le spectacle panoramique sera courte, nous redescendons illico.  Ce côté-là est moins raide, nous traversons en douceur un alpage vallonné, dans lequel deux ou trois familles ont élu domicile et construit leur baraque en torchis ocre, près de l’oued qui se fait la malle vers le Nord. Vers là-bas on devine des gorges impressionnantes, surplombées d’une falaise creusée d’une grande caverne naturelle. Mais l’itinéraire passe plus vers le sud-ouest, et bientôt la piste disparaît dans la cuvette caillouteuse. Nous croisons un autochtone barbu, je baragouine en arabe mais il ne comprend pas grand-chose, finit quand même par nous indiquer une direction approximative (ça tombe bien, c’est la même que sur le GPS) et avant de nous quitter finit par nous demander une cigarette, réconfort que nous ne pouvons même pas lui apporter. Nous rejoignons à la louche un sentier muletier qui remonte l’oued (petit, hein, n’allez pas imaginer un torrent tumultueux cette fois), contournons un petit mamelon avant d’apercevoir un bout de piste plus large un peu plus haut. Un peu de portage en coupant tout droit pour le rejoindre et l’ascension peut recommencer. Le col suivant se fait moins attendre, et l’altimètre se contente d’afficher 2700 et des poussières. Derrière un paysage différent nous attend, quelque chose comme une Monument Valley locale. C’est aride, pelé, venté. La météo nous gratifie d’un peu de soleil, mais le terrain commence à nous jouer des tours : nous roulons sur un mélange rougeâtre d’argile et de sable humide, mixture qui colle parfaitement à nos pneus. Olivier peste, toute cette terre sur son beau vélo, ses pneus doublent de volume et lui redouble d’effort.  Après la traversée d’un grand plateau, nous arrivons en vue de ce que nous pensons être un second gros col. Olivier en pleine forme grimpe devant, malgré le vent de face qui se renforce progressivement. Le col se fait désirer, la montagne se joue de notre moral à deux ou trois reprises, en nous cachant le « vrai » col derrière des arêtes successives. L’effort n’est pas fini. Au loin, un obstacle majeur, un névé immaculé nous barre la route, sur un flanc de montagne assez pentu. Le traverser nous semble trop dangereux, une dégringolade de quelques centaines de mètres nous attend en cas de dérapage… Finalement nous contournons la grosse plaque par le haut, en portant nos montures. Et le col est juste derrière, ça y est, Tizi n’Igui !!! Et de deux… Une petite pause, le temps d’une barre céréalière vraiment pas fameuse, et nous voilà repartis, pour une belle descente sur un plateau désert. Le paysage prend un petit air de Monument Valley. Toujours la même argile sablonneuse qui colle aux pneus… Nous enchaînons une succession de petits cols aux alentours de 2700 mètres, montées – descentes régulières, sur une piste qui se rétrécit de plus en plus, jusqu’à devenir un simple chemin muletier. Les paysages époustouflants se succèdent, avec leurs ksars lovés au fond des vallons, leurs roches aux couleurs chaudes et variées, un peu de neige sur les sommets. Malgré une sourde fatigue qui commence à pointer, le plaisir est au rendez-vous. A l’avant dernier col le chemin devient très étroit, à flanc de colline. Topo guide et GSP sont formels, c’est bien par là, et non par la large piste qui descend vers le fond de la petite cuvette, que nous sommes censés poursuivre… vers les derniers kilomètres.  
La journée touche à sa fin, nous sommes encore une fois trop loin de la fin d’étape initialement prévue pour espérer l’atteindre avant la nuit. Mais nous espérons bien avoir le temps de dégringoler la descente la plus mythique du voyage : 9 kilomètres de lacets, 1000 mètres de dénivelé sur un seul pan de montagne, un pur bonheur en perspective, juste derrière le dernier col que nous approchons à un rythme de plus en plus ralenti par la fatigue. Il y a un village en bas de la montagne qui devrait pouvoir nous accueillir pour la nuit. L’excitation monte au fur et à mesure que nous approchons, nous sommes même un peu grisés de sentir que nous touchons au but, et à la dernière difficulté du jour. 
Mais arrivés au col, mauvaise surprise, c’est la météo qui fait des siennes. Le ciel est gris foncé, la pénombre s’installe sans prévenir. Sur l’autre versant, nous sommes accueillis par de violentes bourrasques de vent, chargées d’une pluie fine et dense. Dans le premier virage, le vent qui monte tout droit du ravin nous oblige à nous accroupir à côté de nos vélos. Impressionnés par ce coup de colère, nous nous dépêchons de descendre à pied les 200 premiers mètres, pour quitter ce col fort peu hospitalier. Le vent se calme un peu plus bas, mais la pluie redouble d’intensité. Et surtout, suprême déception, la piste est complètement HS, défoncée, explosée. Des ravines creusées tous les 50 mètres, des tas de branchages, troncs d’arbres déracinés, grosses caillasses, éboulements, il n’y a pas moyen d’enfourcher les vélos sur 50 mètres. Au début nous n’y croyons pas, persuadés qu’au deuxième lacet tout va rentrer dans l’ordre. Mais au bout de 15 minutes de marche avec les vélos sur le dos, il faut bien nous rendre à l’évidence : la descente sera inoubliable, mais pas pour les sensations que nous attendions… nous nous demandons ce qui a pu se passer ici : une succession d’ouragans particulièrement sauvages, une guerre des tranchées, un séisme ? non, c’est simplement que la piste n’est plus entretenue depuis deux ou trois ans, et que le dénivelé est tel que l’érosion est particulièrement ravageuse : la montagne a rapidement repris ses droits sur le sillon des hommes… Notre descente laborieuse, lacet après lacet, avec une seule lampe pour scruter les 20 mètres devant et tenter de trouver l’ancienne piste dans les décombres naturelles, se prolonge bien une heure ou deux, dans un grand silence lourd de déception et de lassitude. En bas quelques lumières, espoir d’un hébergement à l’arrivée… pour une fois les aboiements des chiens nous sont sympathiques. Quelques lacets avant de toucher le fond (le fond du vallon), une loupiote mouvante remonte vers nous, rapidement, quelqu’un vient vers nous ! c’est Ahmed, 15 ans, qui nous salue, nous demande si nous sommes perdus (nous, perdus, non, pas du tout, nous avons fait exprès de passer par là, en plus !) et nous fait signe de le suivre jusqu’à chez lui. Un envoyé providentiel. Nous le suivons, d’abord jusqu’au bord de l’oued qui gronde au fond du vallon, puis pour une petite remontée de 15 minutes, petit supplice final, pour atteindre la maison familiale, qui se trouve être la plus haut perchée du hameau ! Accueillis dans la grande salle de la maison, celle qui est réservée aux invités, nous oublions rapidement la galère pour savourer le thé à la menthe fumant, une omelette et un pain tout chaud. Un tour de magie d’Olivier pour amuser la galerie, et surtout les 5 enfants qui nous surveillent avec curiosité, quelques phrases mêlées d’un peu d’arabe, de français et de langage des mains… et nous plongeons dans nos merveilleux duvets, délice suprême.
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